LES FLEURS BLEUES de Raymond Queneau

LES FLEURS BLEUES, roman de Raymond Queneau paru en 1965, possède les attraits d’une œuvre drôle, plus exactement drôlatique, écrite dans une langue jouisseuse et jubilatoire dans laquelle la variété des situations fait se côtoyer le truculent, le bizarre voire l’absurde sur fond d’une historicité rigoureusement et chroniquement anachronique. Œuvre pataphysique d’un auteur qui souffrait qu’on ne vît en lui qu’un amuseur, LES FLEURS BLEUES ont été marquées extérieurement par Queneau lui-même qui décida de « signaler » préventivement son roman par un apologue chinois : « Tchouang-tseu rêve qu’il est un papillon, mais n’est-ce point le papillon qui rêve qu’il est Tchouang-Tseu ? »
            Outre un anodin rappel de son goût extrême pour la culture chinoise, outre la marque d’un inhabituel manque de confiance dans la sagacité du lecteur, par cet apologue, Queneau montre qu’il veut placer son roman sur le plan de l’identité. Qui est qui ? Qui rêve qui ? Queneau brouillera les pistes en réciprocisant les rêves de Cidrolin et du Duc d’Auge, les deux personnages principaux qui ne sont peut-être qu’une seule et même personne.
            Le rêve est constructeur du roman et l’articule jusqu’au début du chapitre XVII.
 
            Cidrolin, homme d’âge mûr, habite une péniche immobile où, en même temps que l’essentiel de sa vie végétative se déroule en ses rêves la picaresque avancée historique d’un certain Duc d’Auge. Cidrolin est un être constant dans son inactivité. Il passe sa vie à dormir sur sa péniche, à rêver, à manger souvent très mal et à boire exagérément de l’essence de fenouil. Il lui arrive exceptionnellement de réaliser quelques raids observatoires au « camp de campigne pour campeurs », sorte de zoo humain. Il fréquente parfois le bistro, rarement le restaurant, exceptionnellement le cinéma.
 
            Cependant, Cidrolin a un secret qui constitue même le suspense majeur du roman. Avec un acharnement quasi rituel, il efface régulièrement d’une couche de peinture des graffittis injurieux sont il est l’objet. La fin du roman nous apprendra d’ailleurs que le graffiteur maniaque n’est autre que lui-même.
            Le Duc d’Auge est l’alter ego qu’il se rêve, à moins, comme le laisse supposer l’apologue qu’il n’en soit lui-même le rêvé alter ego, car Auge est annagrammatiquement et approximativement l’egau de Cidrolin, qui va même jusqu’à choisir dans un épisode du roman le peudonyme révélateur d’Hégault.
            Les donquichottesques aventures de ce duc au sang chaud le mènent par maintes elliptiques péripéties à travers l’Histoire de France vers un futur qui n’est autre que le présent de Cidrolin. Le parcours historique du duc, commencé en 1264, se poursuit en pointillés séparés d’invariables ellipses de 175 ans jusqu’en l’an 1964, année de l’écriture du roman.
 
            L’ultime chapitre narre par le menu comment le duc prend la direction des affaires, « mobilise » la péniche, laissant à l’ex-maître Cidrolin la portion congrue d’andouillettes et le pouvoir de fuir l’Arche en compagnie de sa gouvernante-fiancée Lalix avec qui il se jette à l’eau, puis à terre, au moyen d’un canot pas forcément providentiel.
            Survient le Déluge au bout duquel Auge-Noé peut contempler « un tantinet soit peu la situation historique » alors qu’ « ici et là s’épanouissent déjà de petites fleurs bleues . »
 
            La thématique de l’Arche de Noé est tellement massive qu’elle risque bien de masquer d’autres thèmes, plus incidents ceux-là mais non moins chargés d’un sens à décrypter. La numérologie, la linguistique, l’Histoire et l’historicité, la circularité et la psychanalyse sont enchevêtrés et ne facilitent pas la résolution d’une problématique qui peut paraître « un tantinet » aussi floue que la situation historique initiale du roman. Après de hardies supputations, c’est quinaud et même vaincu que l’on sort d’un tel roman dont on soupçonne à gros traits, mais sans la dominer, la foisonnante signification.
            Le dernier chapitre met-il bien fin à un roman ancré dans la Genèse ou n’est-il pas plutôt le début du même roman, circulaire au point de se faire rejoindre le dernier et le premier chapitre comme le serpent adamique qui se mordrait la queue ? Quel est le sens de l’histoire ? Quel est le sens de l’Histoire ?
 
Queneau n’établit-il pas sur fond de mensonge historique et de vérité biblique un rapport entre l’histoire de 1’homme et l’Histoire de l’Homme dans un parallélisme agéométriquement convergent qui ne se résout qu’en partie, comme un difficile problème, au vingt-et-unième chapitre?
Car c’est au chapitre XXI que se clôt le roman, ce qui ne peut être que volontaire chez
Queneau. L’indice est de taille, d’autres romans le prouvent (1). Vingt-et-un est le
symbole de la maturité. « Dans la Bible, 21 est le chiffre de la perfection par excellence
(3x7); c’est celui des 21 attributs de la Sagesse» (2) 
Dans Le Livre de la sagesse, on trouve des notations qui déjà établissent des « ponts »
avec l’évocation de l’Arche : « (....) Aussi la sagesse est-elle plus mobile qu’aucun mouvement, (. . ) demeurant en elle-même, elle renouvelle l’univers (....) mais le mal ne
prévaut pas sur la Sagesse. » (3)
Ainsi, le nombre XXI inscrit-il le chapitre, avant même sa lecture, dans un contexte biblique qui ne laisse malgré tout pas de nous étonner de la part de Queneau qui, s’il a fait sa communion religieuse en 1914, a plutôt divergé ensuite vers des voies beaucoup moins théistes. C’est donc à la grande culture de Queneau qu’il faut faire référence et sans doute, toute religion bue, tenait-il La Bible pour un chef-d’oeuvre. Par son universalité historico-géographique ce livre devait convenir à Queneau comme référent d’un sujet qui sans doute avait aussi pour lui valeur universelle.
La numérologie ramenée au thème du Déluge nous amène au nombre quarante que, dans le dernier texte, Queneau n’évoque jamais. Ce serait trop facile. Il préfère, tout au long du roman préparer ce qui est bien un achèvement. Un comptage rigoureux des séquences
respectivement consacrées aux « vies » séparées du duc et de Cidrolin fait apparaître que
vingt textes sont consacrés à chacun d’entre eux et que c’est à Cidrolin qu’échoit le quarantième qui commence par ces mots : « Je suis guéri (…) »
On peut ajouter que juste avant cette guérison et Ia rencontre finale. Cidrolin est malade avec 39°9 de fièvre, l’ultime degré avant le quarantième.
Selon R. Allendy, le nombre 40 marque «  l’ accornplissement d’un cycle, un cycle qui toutefois doit aboutir non pas à une simple répétition, mais à un changement radical, un passage à un autre ordre d’action et de vie. »(4)
 
A titre quelque peu anecdotique et pour confirmer la rouerie méticuleuse et prévoyante de Queneau, il faut évoquer 1’astucieuse préparation « alphanum6rique » dont le dénouement diluvien est l’objet dans le roman. Cidrolin converse avec Lamé1ie, sa dernière «triplée »
« - Alors, ça t’intéresse pas que l’Arche soit promue deux ancres dans la catégorie A ?
- Minable. Pourquoi pas trois? Je brique assez pourtant.
- II faut attendre un peu. On les aura un jour les trois ancres. »
Ces trois ancres sont sans doute les trois A que contient le nom du mont ArArAt, au sommet duquel s’choua l’Arche de Noé, le biblique.
Et lorsque bien plus tard Lalix lui demande pourquoi la péniche s’appelle l’Arche, Cidrolin répond anodinement :
« Sans doute parce qu’il n’y loge aucun animal ».
Mais c’est finalement par une énumération en filigrane dans le dernier chapitre qu’on aborde le côté énigmatique des présences humaines et animales à bord de l’Arche.
Cidrolin qui, jusqu’alors, était le seul maître à bord et était devenu, Ia veille, l’hôte presque généreux du duc d’Auge, de sa bê bêlante fille Phélise, du Vicomte et de la comtesse
d’Empoigne, s’aperçoit à son lever qu’il est dépossédé de la maîtrise de sa péniche. Les
deux hommes, aidés de les ecclésiastiquesc démarrent la péniche. D’où sortent donc ces
clercs annoncés par un déterminant aussi défini que les, notant leur présence comme naturelle ?
D’où sortent encore ces nouveaux venus imprévus que sont « plusieurs dames et
demoiselles » et qui sont « ses hôtes (qui) ne (cessent) de se multiplier » ?
Ces irruptions quelque peu magiques ne semblent pas être considérées comme des intrusions par le duc qui même les interpelle, pas plus par Cidrolin dont l’étonnement ne se manifeste que pour le seul démarrage de l’Arche, étonnement qui le conduit à se gratter la tête.
En référence à La Genèse, toutes ces présences peuvent paraître normales :
« Entre dans l’arche, toi, et avec toi tes fils, ta femme, et les femmes de tes fils. » (5)
Mais le compte n’y est pas car Auge-Noé possède une femme, Russule, trois filles,
Pigranelle, Bélusine et Phélise, respectivement mariées au sire de Ciry, au comte de Torves et
au vidame de Malplaquet. Si l’on y ajoute les Empoigne et même les deux chevaux Sthène
et Stèphe, on n’éprouve pas le sentiment de « multiplication » qui frappe Cidrolin.
« De tout être vivant, de toute chair, tu introduiras un couple dans l’arche pour les faire
survivre avec toi
 
Auge-Noé a-t-il embarqué un nombre égal à la multiplication par cinq (autant que d’épisodes historiques) de son quota familial, augmenté de sa noble valetaille et de son personnel clergé ?
En vérité, qui sont les humains? Qui sont les animaux?
« Tu prendras sept couples de tout animal pur, un mâle et sa femelle - ainsi que des oiseaux du ciel, sept couples (…) » (6)
 
Mais le compte n’y est toujours pas puisqu’à part les deux chevaux doués de parole,
aucun animal ne semble être monté à bord. De plus Sthème et Sthèphe sont deux mâles.
L’un des critères déterminants pour l’accès au salut post-diluvien semble bien être l’accès au langage. En effet, semblent n’être sauvés que des humains et deux chevaux parleurs. Cependant, « les dames et demoiselles » qui se trouvent dans le carré sont-elles
douées de l’usage de la parole, elles qui attendent « en silence » le petit déjeuner? Ne deviennent-elles pas de facto l’équivalent des animaux de La Genèse? Mais dans ce cas, il
faudrait bien admettre une transgression de la règle car ce ne sont que des femelles. Faut-il y
voir (prudemment) une connotation homosexuelle qui traverserait le texte ? (7)
Le langage deviendrait donc l’état supérieur ou même unique de la conscience. On ne peut manquer d’évoquer par un retour en arrière cette savoureuse conversation de Cidrolin avec un badaud observateur comme lui de l’intense activité de ce zoo qu’est le « camp de ampigne pour campeurs » :
 
- On les regarde comme des bêtes curieuses; ce n’est pourtant pas le zoo.
- Presque, dit Cidrolin.
- Vous n’allez tout de même pas me raconter que ce sont des animaux et pas des hommes.
- Prouvez-le, dit Cidrolin.
- Ils parlent.
- Et les perroquets, dit Cidrolin, ils ne parlent pas ?
- Ils ne comprennent pas ce qu’ils disent.
- Prouvez-le, dit Cidrolin. »
Toute la supériorité de l’être parleur est peut-être résumée dans l’une de ces phrases
anodines mais lourdes de sens qui pullulent chez Queneau « Les arbres poussaient en silence
et le règne animal limitait sa présence à des actes obscurs et muets. »
 
Queneau brouille toutes les pistes pour mieux nous confondre. On devine bien qu’il stipule un rapport direct entre la possibilité de langage et l’état de la conscience. Il montre sans doute aussi pertinemment que le langage peut donner l’illusion d’une conscience. Et c’est valable tout aussi bien pour certains hommes que pour les perroquets. De fait, le langage tient un rôle central dans le livre et s’il en fonde tous les aspects, conceptuel, philosophique, narratif, stylistique, son importance ne fait que transparaître au dernier chapitre.
Queneau ne joue plus avec les mots : fini les calembours, les contrepèteries, les citations malmenées, les aphorismes, les maximes, les sentences, les définitions, les conversations babéliennes et les bêlements. Le champ sémantique 1ié au langage devient d’une pauvreté presque affligeante, en tout cas d’un laconisme à couper au couteau de cuisine. Inversement, pourtant, cette restriction devient signifiante. Les questions n’ont pas de réponse ou bien celle-ci est renvoyée à. une date ultérieure. Lalix et Cidrolin « ne se (disent) rien de plus. » Quant aux dames et demoiselles, « elles (attendent) en silence. » Pas de nouvelles sonores de Sthème et Stèphe chargés à fond de cale. Le duc, lui, ordonne, interpelle, fait même preuve « d’autorité ». On se demande si la communication qui semblait au bout de l’épopée ne se fait pas incommunication.
Suivons C.Bruaire dans l’article de L’Encyclopaedia Universalis (8) consacré à Hegel : « (...) dans la mesure où la conscience peut se dépouiller de la mémoire et de la réflexion, c’est-à-dire de l’off ice du langage, elle ne peut rien recueillir, sinon l’éphémère, le mouvant, le changeant, un monde inconsistant qui passe, tramé d’apparences fugitives (. ..) Au commencement du savoir est le langage; lui seul est l’accueil de l’être, lui seul décide du vrai, à mesure de sa domination sur nos sens, nos préférences, notre individualité, notre historicité. »
Chez Queneau, comme pour Hegel, le langage est l’expression de la rationalité, même si l’extrême liberté qu’il prend avec lui (le langage) fait souvent passer son discours pour irrationnel, ou tout au moins fantaisiste dans sa première approche.
Des divers indices un peu enchevêtrés qui précèdent finit par se dégager la notion d’un recours au langage à des fins de connaissance. C’est sa propre historicité que cherche l’homme au travers d’un discours rendu possible dans la psychanalyse. L’historicité de l’homme se confond dans le roman de Queneau avec l’Histoire. comme s’il leur reconnaissait un fonds et un fonctionnement communs.
 
 
Ce texte ultime semble bien être 1’aboutissement en forme de bilan d’un roman largement métaphorique de la psychanalyse sous l’angle de laquelle Anne Clancier a « analysé » ce roman, et c’est Noë1 Arnaud qui résume à grands traits sa théorie : « 1264,
le roi Saint-Louis, signifie la révolte contre le père; 1439, l’alliance du dauphin, futur Louis
XI, avec le duc d’Auge en vue de détrôner le roi, ouvre la phase oedipienne; 1614, année de
publication du Quichotte, est un hommage au psychanalyste d’avant la psychanalyse que fut
Cervantès; 1789 enfin est la révolte contre le roi-père qui aboutira au meurtre dudit roi-père
et, en conséquence, de tous les pères imaginables. » (9)
II manque au rapport qu’en fait N.Arnaud la période dernière, celle de 1964, contemporaine de l’écriture du roman par Queneau.
Au travers d’une vision psychanalytique du roman, on peut dans le dernier chapitre déceler quelques indices intéressants : « Le duc (...) coupait les amarres avec un couteau de cuisine. »  L’utilisation d’un tel nstrument peut connoter une 1ibération vis-à-vis du complexe de castration, réellement résolutrice. Tout au long du livre, Auge a maintes fois sorti son « braquemart » pour en faire des moulinets et occire quelques opposants. Ce braquemart, qui pour un chevalier était une épée est associé dans le vocabulaire populaire moderne à la verge masculine.
Mais au-delà, et plus simplement, couper les amarres, c’est symboliquement rompre avec un certain passé, une historicité personnelle.
« - Je rentre chez moi, répondit le duc ». Pour un Auge qui se fit en un temps appeler Hégault,
le moi se situe plus sans doute dans une géographie de la conscience que dans sa Normandie
natale.
Qu’est-ce à dire ? S’agit-il d’un retour dans un moi libéré progressivement selon le
processus proposé par Anne Clancier ou est-ce un retour l’ego centrique ?
Dans la logique qui serait celle d’un Noé, il est investi d’une mission de salut public. Il est celui qui a été désigné pour renouveler l’humanité.
« Dieu regarda la terre et la vit corrompue, car toute chair avait perverti sa conduite sur la
terre. Dieu dit à Noé:
« Pour moi, la fin de toute chair est arrivée!
Car à cause des hommes la terre est remplie de violence
et je vais les détruire avec la terre. »(10)
 
Mais 1’étude historique de Queneau s’applique à 1’homme intérieur et les conceptions de l’universel et du particulier se rejoignent en bien des points.
Cidrolin est un homme bloqué, dans un monde bloqué, une métaphorique péniche immobile. Il s’adonne au rêve, dont on connaît l’importance en psychanalyse, et dont on voit la récurrence dans le roman. Cidrolin possède un intense sentiment de culpabilité qui le fait
s’auto-accuser, se détruire lui-même pour exorciser ce sentiment de cu1pabilité lié au passé et
aux complexes oedipiens. Toute attaque dont il est 1’objet est refoulée, recouverte d’une
symbolique couche de peinture. Cidrolin est malade. Il faut détruire le mal chez Cidrolin, ce
qui passe par le rêve, le langage qui est conscience, l’écoute des autres. C’est son ego altier, Auge, qui fait le parcours. Auge est certes Cidrolin. Cidrolin est certes Auge. Mais en
même temps Auge et Cidrolin sont dissociés.
La libération psychanalytique menée braquemart battant par le duc aboutira à la guérison de Cidrolin.
Cidrolin est guéri mais c’est pour se remettre illico à la peinture. Où est le progrès ?
La fin est ambiguë ou pessimiste. Cidrolin qui pouvait enfin avoir des relations normales avec Lalix, des relations à potentialité sexuelle (il l’appelle sa fiancée) disparaît sous la vase que laisse le Déluge, se retirant « dans ses lits et réceptacles habituels » (connotation sexuelle ?). Cidrolin est mort. Il est mort parce qu’il est guéri. Etant guéri, il n’y a plus de Cidrolin. L’homme bloqué n’existe plus. L’homme libéré a pris le pouvoir mais, éternel retour, n’est-ce pas un processus de refoulement qui s’exprime dans ce « On parlera de cela plus tard. » N’est-ce pas un processus de régression que ce « Je rentre chez moi ». Pourquoi la péniche remonte-t-elle le courant quand 1’avenir libre de la mer l’attend en aval ? Pourquoi Auge le libérateur-1ibéré entame-t-il sa remontée vers l’état foetal de sa naissance ?
Certes, le déluge annule tout, efface tout, certes le Déluge est-il la psychanalyse universelle immédiate, mais la fin du roman, ses tout derniers mots sont contenus aussi dans les deux premières pages du livre, concluant la circularité.
Sont-elles optimistes pour l’homme ces « petites fleurs bleues » que Sthème s’adressant à son maître l’encourageait à quitter car au début déjà la boue était faite de fleurs bleues. Au début « sur le sommet du donjon de son château, le duc considérait déjà « un tantinet soit peu la situation historique. Elle était plutôt floue. »
Est-elle moins floue à la fin malgré le soleil « déjà haut sur l’horizon » ? Il semble bien que l’homme libéré est déjà prêt à s’annuler de nouveau comme en un perpétuel mouvement de balance.
 
Cidrolin et Auge par un détour linguistique en pays normand sont à eux deux cidres du pays d’Auge, issus de la pomme, fruit du péché d’Adam et Eve. Ils vivent dans un monde de violence passée et présente qu’il faut abolir. Queneau l’abolit. Mais l’abolition d’une historicité générale, celle d’un monde décadent accompagne l’abolition d’une historicité particulière celle d’un homme dédoublé.
On comprend mieux les questions que posait au début du roman Auge à son clerc Onésiphore, questions fondamentales qui (à la page 40, là c’est sûrement un hasard) contiennent les germes de la résolution-irrésolution finale :
« Pour le moment j’ai trois questions à te poser, qui sont: primo ce que tu penses des rêves, secundo ce que tu penses du langage des animaux, tertio ce que tu penses de l’histoire universelle en général et de l’histoire générale en particulier. »
Ce n’est que lorsque le dernier câble est sectionné que le duc peut enfin quitter la berge. Et bizarrement la péniche remonte le fleuve, ce qui est rigoureusement impossible puisque, normalement, elle ne peut naviguer que mue par un remorqueur. Un élément «  magique » est donc intervenu, à moins que ce ne soit un élément objectif issu d’un processus normal que Cidrolin ne soupçonnait pas autrefois.
La Sagesse, issue d’un accès à la conscience donné par le langage est motrice. Elle est mouvement. De ce texte, enfin, il faut bien concevoir une interprétation, quelque présomptueuse qu’elle soit. Après tout, l’oeuvre appartient au lecteur.
Le roman prend racine en 1264, au Moyen-Age, en un temps où régnait une conception d’un temps circulaire imposant des fins qui soient de nouveaux commencements. C’est vers 1230 qu’un auteur anonyme, attribuant fallacieusement son oeuvre à Gautier Map, mort en 1209, met un terme au cycle du Lancelot-Graal, par La Mort le roi Artu, roman de fin d’un monde.
La mort d’Artu et la disparition d’Escalibor, l’épée magique, achèvent la boucle d’une
civilisation qui peut recommencer sur des bases neuves et différentes.
Cette conception d’un éternel retour n’était déjà pas nouvelle puisque Noé en avait été le précurseur. Des historiens montrent par maints exemples que c’est une constante des civilisations que de naître, progresser, arriver à un apogée, décliner voire entrer en décadence, péricliter et renaître à nouveau pour peut-être accomplir un nouveau cycle. Athènes et Rome l’ont illustré. La mythologie s’en est emparé. Queneau pensait peut-être qu’en 1964, à une époque il est vrai troublée par la Guerre Froide et où menaqait le total anéantissement de la planète, le monde était entré en décadence et devait se préparer à la survie de 1’espèce.
Dans cette conception d’une marche continue de l’Histoire, venait s’intercaler un obstacle insurmontable, un infranchissable mur de fin du monde. Queneau donnait alors sa conception plus pragmatique que philosophique d’une histoire vouée aux échecs cycliques et dans laquelle, donc, le progrès devenait absurde puisque générateur de sa propre destruction.
JM
 
 
(1) Dans Un rude hiver, le 21, très récurrent, pouvait être interprété comme ambivalent,
signe de mort mais signe de naissance à la vie et à la pureté.
(2) J.Chevalier, A.Cherbrant, Dictionnaire des symboles, R.Laffont, Bouquins, Paris, 1969
(3) Le Livre de la Sagesse, (Sagesse 7,24)
 (4)  Ibid. (7,30)
 (5) La Genèse 6, 18-19
 (6) La Genèse 7, 2
 (7) P.171. « - Or ça Pouscaillou, tu ne me feras pas croire que ces dadas ont un faible pour les
petits garçons. » (c’est le frère de Pouscaillou qui parle)
 (8) Encyclopaedia Universalis, vol.8, p.277, col.l, par.l
 (9) N.Arnaud, in Magazine Littéraire, N°228, mars 86, p.39.
(10) La Genèse 6, 12-13
 
JM